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In Memoriam, Mauthausen

9 Septembre 2014 , Rédigé par jean-louis bec Publié dans #Groupe 100: In Memoriam Mauthausen

(série en cours...)

 

Les voyages sont des suites de points dissemblables, une géométrie chaotique jouant sur les contrastes et les paradoxes. On arrive, on voit, on cherche autre chose, on repart. Les lieux sont parfois comme les idées. Ils se succèdent sans qu'on sache réellement d'où ils viennent.

Sur cette route autrichienne, un ensemble de panneaux au métal brillant perce la lèvre d'un fossé. Un seul nous interpelle, un seul parle vraiment, en lettres noires. Ce panneau est une bascule où se déconstruit le temps, la clarté de la vie. Le sombre semble en sourdre comme d'une mauvaise source. Mauthausen, le mémorial du camp, est à une vingtaine de kilomètres. Nous roulons dans une campagne de grand calme aux longs alignements de verts. La route monte, resserre ses lacets. Puis des bâtiments, des tours de guet, un parking encombré et silencieux sous l'oeil d'un soleil, lourd, obtus, frappeur même.

 

Nous entrons dans la première cour mais rapidement, il s’agit d’écrire j’entre. J’entre dans le camp. Car le glissement du « nous » au « je » se fait sans parole, sans pensée. Il s’impose. C’est un lieu où chacun est seul, ou les échanges sont rares. Tout semble avoir été laissé derrière les derniers pas, les premiers murs. Cette solitude éprouvée prend ses racines dans un profond de mort. Ici on est seuls face à la mort, au désespoir, à la souffrance.

J’erre, marche vite, incapable de détente et de réelle attention. Je vois et ne vois rien. Je ressens surtout. Je touche aussi. La peau semble être soudain le premier des sens. La peau, en contact avec le sol, avec le soleil lourd, les vestiges et leur ombre, pousse et ancre l’être entre en entier dans ce territoire d’outre tombe. Mes doigts sur le bois, le béton, le fer ; le fer qui pique, troue, déchire, n’a rien oublié de sa mission. Pour un peu, il recommencerait, encore, encore...

Le regard rapproche, le regard éloigne. Il prend ou élimine les distances. La peau, elle, ne s’échappe pas. Elle s’engage, construit, cherche des traces, explore les interstices, les murs de pierres et de fer. Elle retrouve, reconstruit plus qu’elle n’imagine. Reconstruit... la liste est longue ; la détresse, la violence, la cruauté, la faim, la soif, le froid, le dénuement, la mort. Tout cela se retrouve d’un rien, d’un simple effleurement. Un toucher à la rencontre de touchers anciens tordus à jamais de détresse.

La peau imposera au regard de saisir, de connaître, de retrouver à son tour. S’en suivra dans un glissement hésitant et quelquefois tremblant, un flux d’images continu de violence inouïe.

 

« ... ils nous poussent à grand renfort de coups et de hurlements dans la pièce glacée qui se trouve à côté; là, d’autres individus vociférants nous jettent à la volée des nippes indéfinissables et nous flanquent entre les mains une paire de godillots à semelle de bois; en moins de temps qu’il n’en faut pour comprendre, nous nous retrouvons dehors dans la neige bleue et glacée de l‘aube, trousseau en main, obligés de courir nus et déchaussés jusqu’à une autre baraque, à cent mètres de là. Et là, enfin, on nous permet de nous habiller.

Cette opération terminée, chacun est resté dans son coin, sans oser lever les yeux sur les autres. Il n’y a pas de miroir, mais notre image est devant nous, reflétée par cent visages livides, cent pantins misérables et sordides. Nous voici transformés en ces mêmes fantômes entrevus hier au soir.

Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte: la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi-prophétique, la réalité nous apparaît: nous avons touché le fond. Il est impossible d’aller plus bas: il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient: ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux, si nous parlons, ils ne nous écouterons pas, et même s’ils nous écoutaient ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom: et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste ».

...

« Ce sont eux, les damnés, le nerf du camp; eux, la masse anonyme, continuellement renouvelée et toujours identique, des non-hommes en qui l’étincelle divine s’est éteinte, et qui marchent et peinent en silence, trop vide déjà pour souffrir vraiment. On hésite à les appeler des vivants: on hésite à appeler mort une mort qu’ils ne craignent pas parce qu’ils sont trop épuisés pour la comprendre.

Ils peuplent ma mémoire de leur présence sans visage, et si je pouvais résumer tout le mal de notre temps en une seule image, je choisirais cette vision qui m’est familière : un homme décharné, le front courbé et les épaules voûtées, dont le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée. »

...

« ... comme on ne pourra plus manger en plein air, il nous faudra prendre nos repas dans la baraque, debout, sans pouvoir nous appuyer aux couchettes puisque c’est interdit, dans un espace respectif de quelques centimètres carrés de plancher. Les blessures de nos mains se rouvriront, et pour obtenir un pansement il faudra chaque soir faire la queue pendant des heures, debout dans la neige et le vent.

De même que ce que nous appelons faim ne correspond en rien à la sensation qu’on peut avoir quand on a sauté un repas, de même notre façon d’avoir froid mériterait  un nom particulier. Nous disons « faim », nous disons « fatigue », « peur »,  et « douleur », nous disons « hiver » et en disant cela nous disons autre chose, des choses que ne peuvent exprimer les mots libres, crées par et pour des hommes libres qui vivent dans leurs maisons et connaissant la joie et la peine. Si les camps avaient duré plus longtemps, ils auraient donné le jour à un langage d’une âpreté nouvelle; celui qui nous manque pour expliquer ce que c’est que peiner tout le jour dans le vent, à une température au-dessous de zéro, avec, pour tous vêtements, une chemise, des caleçons, une veste et un pantalon de toile, et dans le corps la faiblesse et la faim, et la conscience que la fin est proche »

 

Primo Levi, Si c’est un homme (1947), Pocket.

 

Une partie du mémorial est en cours d’aménagement. Des barrières de chantier s’ajoutent à la hauteur des murs, aux morsures latentes des barbelés. Parfois, une grille d’aération, d’évacuation des eaux, fait suite aux grilles de détention, comme si, en ce lieu, le fer prospérait dans sa volonté de parquer, de blesser. Comme si cette âme du camp, cette âme de mort, intacte dans sa cruauté, s’imposait aux matériaux, aux objets. Je n’ose penser ce que serait encore capable de soulever chez certains hommes cet esprit malfaisant.

 

 

 

In Memoriam

Mauthausen

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La série de photographies est visible en intégralité sous forme de livret Calaméo. Pour les découvrir, suivre le lien ci-dessous...

Mémorial de Mauthausen, 08/2014.

Mémorial de Mauthausen, 08/2014.

Mémorial de Mauthausen, 08/2014.

Mémorial de Mauthausen, 08/2014.

Mémorial de Mauthausen, 08/2014.

Mémorial de Mauthausen, 08/2014.

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