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Ephémères Eternelle

27 Avril 2015 , Rédigé par jean-louis bec Publié dans #Groupe 13: Histoires éphémères Histoire éternelle

Ephémères Eternelle

 

Sous mon pied, les pavés renâclent, figés, solidaires. Ils sont nombreux, côte à côte, serrés, cramponnés, s'accrochent à leur immobilité, leur silence, leur minéralité. Il sont là, ils ont un million d'années, deux, beaucoup plus peut-être, je ne sais pas. Leur parler est géologique, granitique et sans langage; mémoire cristalline sans germe, lisse, solide. Ils ne savent rien et sont éternels, ils sont éternels et ne le savent pas. Alignés, ils sont des régiments à l'esprit carrés, des mercenaires aux angles soignés. Leur fonction: occuper la place, définir la place, la tenir, ne pas la lâcher, jusqu'au bout du temps s'il le faut. Pour qu'elle soit la plus belle. Ils sont sujets de sa Majesté, l'arène, la grande, la grande roue, la monumentale, l'incontournable à force de rondeurs, de tours. C'est elle qui sait, parle, raconte, dicte aussi, charme, effraie.

 

C'est elle qui interpelle, fait rire ou non, injecte ses mots, c'est elle qui fait se souvenir car elle est souvenirs, mémoire, un monument de mémoire, un édifice de pierres neuronales, connections tendues face au temps. Une grande roue, une reine, l'arène, une araignée dans sa place aussi. Un monstre joueur et dévoreur de temps et d'Histoire, d'hommes et d'histoires. Une mangeuse d'hommes, une roue broyeuse d'hommes. Les échos de leurs cris sont tapis dans les ombres, cris de joie, de peur, de mort, de gloire; ils sont tous là, tous, présences diffuses et mêlées. Un signal et ils se remettraient à vivre, à courir, à se battre, à parader, à mourir. Pour tout recommencer d'un élan sans pensée. La reine respire, vit au rythme lent de ses pierres, distille le temps en siècles, en vie d'hommes comme une grande horloge ronde. Construites par les hommes, elle est fondamentalement humaine, inhumaine dans son humanité.

Parfois muette face à eux, elle regarde, attend. Une attente lourde. Qu'on prenne alors le temps de lui parler, de l'écouter, qu'on lui prenne du temps, elle en a tellement, elle en sait tellement. Passé, présent, futur aussi, qu'on lui demande ce qu'est ce temps qu'elle traverse en immortelle, en éternelle, ce temps accumulé, gardé, tissé... Ce temps qu'elle laisse aussi aller, qui fuit devant elle, se répand, ronge jusqu'à l'os ce qui l'entoure, ceux qui lui tournent autour, ces lilliputiens bâtisseurs aux existences maigres.

Ils sont là, frêles sabliers, horloges de pacotilles. Ils sont là, pressés ou flâneurs, attentifs, désinteressés, interrogés, lassés, absents, subjugués, rêvant l'esprit en rond ou rêvant d'ailleurs. Ils sont là, passagers temporaires, suprêmes éphémères découpés sur un fond d'immortalité. En marche dans leur vie, à peine nés, à peine anéantis, flous cherchant dans leurs pas la preuve de leur survie. Si fragiles, si pitoyables qu'on souhaite les rassembler, les souder, pour construire face à la reine, un ensemble humain qui se tienne. Ils passent, ils ne font que passer, éphémères face à cette immortelles, ils passent, nous ne faisons que passer.

 

   Le tragique est dans cette confrontation, cette juxtaposition, cette surimpression.  L’homme  tout à son histoire, l’histoire de sa vie, face à l’Histoire, celle qui le concerne mais le dépasse, l’assujettit, lui dicte encore indirectement son présent. Car la grande reine, toujours là, garde un droit de regard, l’ancêtre est loin d’être endormie. Les hommes ont succédé aux hommes devant son œil rond mais bien des choses n’ont pas été effacées. Ses empreintes romaines n’ont pas encore fui, elles circulent encore, dans le vécu, les représentations, la langue.  L’Histoire est bien là, écrasante bien au-delà des tonnes minérales. Détruire la grande reine ? Cela ne servirait à rien. Elle serait encore là, dans nos systèmes, nos schémas de penser, d’organiser, nos mots, le tout érigé en passé quasi-génétique. Une présence incontournable qui se conjugue à tous les temps de la fête du temps, un temps qui file, se compresse, se détend, se raccourcit pour mieux aller de l’avant, tourne en rond, recommence, continue et espère. Une Histoire qui gobe les petites, celle de chacun, qui s’en nourrit, s’en délecte, s’en construit, s’en fortifie. Ce pilotage de chacun est en soi un mystère, une énigme, qui nous renvoie à la pré-programmation de l’existence, à son moulage, à l’éternelle question de l’identité de notre société, de notre liberté.

 Je demeure face à elle, prisonnier volontaire de son espace-temps. C'est une immersion, une course fictive sur un profil de courbe, une fusion temporaire dans l'empire du temps.  Je suis voyageur de la grande forme, la grande forme ronde. Immobile, les gestes rétractés,  la lumière me frôle, m'envahit. Seul mon oeil capte sa vitesse, s'arrondit tourne, se tourne. L'essentiel est là, dans ces vibrations lumineuses du temps. Un effort et tout se déforme, s'engloutit et fusionne, disparaît et renaît. Le temps, les Hommes, leurs courses entremêlées, le flou qui les gagne, leurs projections temporelles, ces esquisses du dérisoire, vibrations éphémères des univers basculés aboutissent là à l'équilibre du sens, du signe, au parlé symbolique de leur marche. Je suis traversé et je traverse, tour après tour, un savoir centripète. C'est une rencontre de contrastes, de finesse et de forces, d'élan et de pesanteur suprême.

Je suis face à elle  et les Hommes circulent. Flou ou netteté, vagabondage songeur ou course orchestrée. J'accompagne certains, un fil de pierre nous attache, j'en laisse aller plusieurs, passagers bousculés par leurs ombres... Je saisis parfois dans la rondeur d'une vision cette accélération du reflet, de la transparence, cette perte totale de repère qui précède l'achèvement de la conscience lisse. Vient alors ce grand déluge particulaire, cet anéantissement de l'image, ce flou désagrégé par le flou, révélation sensorielle du temps anéanti et retrouvé, déconstruit jusqu'à la reconstruction. Un point brille en rétine; la compression, la densité du temps s'impose. Les Hommes, les pierres sont fondement de la Terre, de son Histoire, les racines liées de l'égrenage d'un vol d'ellipse en transit.

 

Un, deux éclairs rouges. Les vibrations m'interpellent. Se penche sur moi une sortie de brouillard qui lisse mon regard, l'imprime avec tact. Un homme, une femme. Il sont là, bien réels, un lien les rend terriens, ils ont le soleil avec eux. Le soleil et son arc de couleurs. Les flèches, ce sont eux. Lui, vêtu de rouge, elle, vêtue de rouge. Ils marchent dans des directions opposées, se croisent, s'éloignent l'un de l'autre. Cette couleur que ne possède pas l'arène, c'est leur force, la revendication actuelle de leur volonté d'existence. Ce partage du rouge, comme celui d'autres couleurs, c'est le signe actuel de leur complicité d'humains, leur signe de reconnaissance, le langage éphémère qui les lie. La couleur renferme ce ciment qui les tient l'un et l'autre vivants dans sa main, hitoires courtes face au gigantisme de l'Histoire qui les mène. Je suis des leurs bien sûr et les sent vibrer par la corde de  mon histoire.

 

 

 

 

Nîmes, 04/2008.

Nîmes, 04/2008.

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alezandro 03/05/2015 10:07

Il est vrai que ce parallèle flou et netteté accentue notre bref passage ici bas, par contraste avec les arènes en arrière plan Très beau texte!

Sedna 01/05/2015 00:12

Ce n'est pas le temps qui passe..c'est nous qui passons. J'appliquerai votre beau texte à ma contemplation certains soirs du ciel étoilé. Tous ces astres soi disant morts qui nous surveillent, nous accompagnent dans nos vies et nous voient disparaître alors qu'ils demeurent !