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Droit de cité (2)

15 Janvier 2020 , Rédigé par Jean-Louis Bec Publié dans #Droit de cité (2)

La série Droit de cité (2) appartient au dixième groupe de séries. Celui-ci aborde la présence de l'arbre dans la ville. Comment s'y trouve-t-il? Quelle relation établit-il avec son environnement urbain ? Est-il agressé en permanence, est-il agressif et destructeur, trouve-t-il une harmonie de paix et d'esthétique ?  Les photographies sont à lire soit objectivement, pour les situations qu'elles décrivent, soit métaphoriquement.

Autre série de ce groupe présente sur le blog: Droit de cité, La mécanique des arbres.

Pour avoir une vision complète de la démarche suivie par ce blog, connaître les liens que présentent les différents groupes de séries entre eux et ceux qui le rattachent au blog "Natures cachées", se référer à la page DEMARCHE dans la colonne de droite.

Droit de cité (2)

La place tourne devant les maisons. Au passage elle cueille les ombres, les gerbes de lumière, les fait rebondir en balles douces. Elle tourne, plate et régulière, disque posé dans la ville pour louer le vert, le grand vert, le haut, le profond et le multiple, celui de l'arbre qui s'élève en son centre, qui l'attache, la guide mais repose aussi sur elle en toute confiance. Car les deux, ensemble, sont un tout complexe et cohérent, une harmonie parfaite où largeur de l'une et hauteur de l'autre conversent pour définir un être où bouillonne une vie croissante et forte. La place, l'arbre, unis ici par la ville, l'eau et la lumière, jouent et se jouent des dimensions pour célébrer en continu et de façon multiforme l'épanouissement des espaces et l'intimité majestueuse de leur rencontre.

Je suis en attente en bordure de rue et les contemple, immobiles sous le soleil, elle, paresseusement allongée, la peau miroitante et appelant la chaleur, lui la tête un peu ballante, saoule de ses grandes gorgées de bleu. L'arbre, la place, couple à l'histoire savante dont le socle dérive à travers le temps sans bouger, défie le temps sans bouger, s'affirme. Je les regarde sans ciller, avec une gravité respectueuse qui permet, hors du temps, la lecture des détails et la vue de l'ensemble. Lui, ligneux de membres et de tronc, vertical généreux, trait d'union entre les mondes, solide de l'empire des morts aux sources de la vie, lui aussi grand sinueux et fantasque, la tête en courant d'air ; elle, étendue à l'esprit vagabond, amarrée à la ville et la tenant contre sa peau, ses racines aussi profondes que celles de l'arbre, elle qui accompagne le pas des hommes, les mène, garde le seuil des maisons et le jeux des enfants. Elle, plage où se noue, se dénoue l'histoire de la vie urbaine. 

Je suis en attente et les contemple. Il naît en moi de ces regards attentifs et chaleureux  un sentiment fort de respiration saine, de bonheur tranquille et constructif. Je me trouve sur le dernier des anneaux de la place, celui qui capte, captive sans capturer, et le sourire spontané que je porte, qu'ils me donnent, nous lie étrangement au delà de nos différences. La place, l'arbre, moi-même et avec nous sûrement bien d'autres humains actuellement absents, les petits animaux et toutes les herbes qui gravitent légères tout autour, nous refermons sans le clôturer ce grand cercle d'un sans frontière rayonnant. Arbre cosmique aux songes millénaires, tes récits cascadent de ton feuillage et la place, au centre de la ville, les accueille pour raconter aux humains la grande histoire des siècles et son passé profond. Je reste sans bouger dans un silence voyageur qui me porte et me comble.

Pourtant, à l'extrémité la plus harmonieuse de ce moment, je sens, pressens, à l'endroit où je me trouve, la présence future d'une cassure, d'une déchirure. Je l'imagine, souterraine, se faufilant avec l'adresse des prédateurs quelque part sous mes pieds, sous les racines de la place. Je l'imagine et dans la crainte et le désespoir que cette pensée m'inspire, je la vois soudain, là, avec une réalité qui s'apparente à la vision précise, qui se nourrit d'une solide certitude. Elle s'échappe du sol, rampe, me saisit bientôt une jambe, deux, prend son élan, grimpe vers mon dos. C'est une déchirure qui grandit, une cassure vivace à la bouche grande ouverte. Et cette bouche qui peut mordre à chaque instant rit à la face des récits antiques, rit à la face du monde et de son squelette de temps, me rit au nez tout en désignant l'arbre et sa compagne. Cette déchirure vient tout droit de la zone froide de la ville. C'est là qu'elle est née, entre le métal coupant et le béton sans âme, dans des entrailles sans graine et sans chaleur. Je la vois maintenant courir autour de la place. Elle rit et elle court, de plus en plus vite, une vitesse débridée juchée sur des idées bien nettes. Elle rit et de temps à autre, elle  mord, elle serre, étouffe. Elle rit et isole, sépare, creuse et déchausse. La place, la terre, elle ne les connaît pas, elle ne les a jamais vues, ne sait rien d'elles, ne veut rien savoir et s'en moque. L'arbre, ce grand dadais empêtré dans ses propres rejets, ses multiples bras et ses radotages, elle n'en a jamais entendu parlé et ne souhaite ni le voir vraiment, ni l'entendre. L'arbre, la place, sont, pour elle, dépourvus de sens et d'intérêt

Oui... Elle tranche, elle coupe, elle rit, elle joue et à chacune de ses rotations de machine programmée, elle arrache, jouit froidement des soulèvements, des effondrements, des craquements, de la terreur qui envahit chaque vaisseaux de la terre, chaque particule de vert ou de lumière vive. La déchirure est là pour nier les calmes des harmonies anciennes, trancher le passé, imposer ces vues de dents longues et de racines trop courtes. Elle court, lance sur tout ses programmes de métal et de béton à la vitesse des machines tueuses, avale sans broncher l'histoire et l'indéfinissable, le fragile et l'incarnation millénaire du temps. Dans sa précipitation calculée, elle avale aussi ce qui ne convient pas à ses prédictions froides, des hommes, des femmes. Elle subtilise, normalise leur essentiel, cette respiration qui les tient droits et fiers, qui les unit en une grande force. Ces humains, ces arbres, ne sont pour la déchirure que de simples matières, des vivants désincarnés, des spectres artificiels que la vie mécanique, économique et numérique fera marcher à son pas et entraînera dans sa course. Ces humains, ces arbres, liés dans le profond de leur histoire, vivent ainsi dans les villes froides un même destin. Celui du bâillonnement, de l'amputation, de la normalisation, du retrait du flou, du fou, de l'imprévisible et du créatif; celui de la négation du vivant, de sa fragilité et de sa ténacité, de sa simplicité et de sa complexité. Une coupure trop nette pour être honnête, qui s'impose en chasseresse des imprévus, qui impose ses fonctions d'automates, ses rigidités tranchantes qui prospèrent dans chaque point que la ville froide conquiert, crée, possède.

Je reprends la marche, me dirige vers le centre froid, saisi par mes pensées, mes songes d'arbre, de place et de personnes tranquilles, par mes fortes angoisses liées à leur perte possible que je juge, à la réflexion, indubitablement future. Car, au fond de moi, je sais que je n'invente rien, que la destruction rampe déjà dans ce sous-sol fragile, qu'il se déroulera là, comme à bien d'autres endroits, un déchaînement de forces mécaniques, la mise en action d'un esprit inhumain aux grands poings d'argent, plus destructeur que réel bâtisseur.

Je marche et en moi progressent sur des plans conjoints la colère, l'esprit de lutte, mais aussi une grande tristesse. Je marche vers la ville froide tout en cherchant une place, ma place qui, finalement, n'existe peut-être pas car jamais je ne me suis senti aussi proche des arbres, des lieux de chaleur humaine et de leur histoire.

 

Ces points communs que présentent certains humains avec les arbres, ce sens du partage qu'ils développent avec eux, leur difficulté commune à vivre dans un environnement urbain toujours plus agressif, normalisé, leur manque d'espoir ou bien leur espérance bien vivante, c'est ce que, sans prétention, tentent de montrer, cerner, réellement ou métaphoriquement, les photographies et les textes courts qui les accompagnent.

 

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