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Au bord du gouffre (la suite)

8 Novembre 2012 , Rédigé par jean-louis bec Publié dans #Groupe 16: Nouvelles

(série en cours...)

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Une main de cristal, cinq langues de glace émergeant du rocher, cinq longs doigts recourbés en serre. La main de la Mort.

Située au bord de la bouche géante du gouffre, elle faisait face au rocher sur lequel Marco avait glissé et désignait le vide dans un geste d’invite impérieuse.

Dès lors mon esprit s’emballa, dérapa sur la pente glacée et vertigineuse du trouble. J’eus l’intime conviction que c’est en voulant serrer cette main que Marco avait basculé dans le vide. Peut-être même l’avait-il réellement serrée... avant d’être alors violemment tiré en avant, les doigts de glace profondément refermés et incrustés dans ses chairs, tout son corps étiré pesant un bref instant sur l’étreinte glacée. Un léger frissonnement de la glace et Marco avait lâché prise pour disparaître dans les profondeurs du gouffre.

 

Je tremblai de froid. Sans m’en rendre compte je dus émettre des sons inarticulés, un gargouillis de mots, car je me trouvai soudain au centre de l’attention générale, les parents levant vers moi un regard éploré où le chagrin cédait momentanément la place à l’étonnement. Choisissant la retraite sans gloire, je saluai et m’esquivai aussi rapidement que possible.

 

Malgré mes efforts, je ne pus me détacher de cette vision diabolique tout au long de la journée. Marco, la main, les doigts de glace, tournaient dans ma tête avec une terrible obstination. A tel point, qu’en fin d’après-midi, cédant avec fébrilité à un désir impulsif, je regagnai le gouffre.

La main était là, identique à elle-même, ses longs doigts maigres et immobiles recourbés vers le vide. Comme je m’en approchai au plus près, mon estomac se noua. Je me crispai. Un reste de lucidité me permit d’identifier les raisons de ce regain d’angoisse.

Dans le gouffre, les glaces avaient fondu, le givre s’était volatilisé. Aux reflets bleutés et froids avait succédé le gris et le jaunâtre des pierres tapissées de lichens. Tout avait fondu. Tout, sauf la main. Elle trônait, suspendue au bord du gouffre, araignée embusquée en bordure de sa toile. Loin d’être sur le point de disparaître, elle irradiait une brillance trouble qui défiait l’admissible et jouait la provocation.

Le cœur battant, je me saisis d’une pierre, la lançai, manquai la cible, recommençai. Il y avait quelque chose d’insupportable dans la présence de cette main. Elle affolait mon esprit, tétanisait mes muscles jusqu’à museler mon habileté.

 

Après une dizaine de jets infructueux, je m’armai fébrilement d’une branche morte, me penchai en avant. La main ne se trouvait plus qu’à quelques centimètres de la pointe de mon arme. En me penchant encore un peu plus.... Puis comme le corps étiré au dessus du vide et le bras tendu, la pointe de bois zébrait l’espace, je cherchai à m’avancer encore.

Je ne sais toujours pas réellement ce qui me sauva la vie à ce moment-là. Un pressentiment, un éclair de lucidité, peut être la montée vertigineuse de la peur.

A l’instant où j’exécutai un bon en arrière, la lèvre du gouffre se fissura, s’effondra, plongea dans le vide dans un roulement de cailloux, une succession chaotique d’impacts.

Tremblant, choqué, je me détournai, quittai alors le gouffre avec précipitation, mes pensées bouillonnantes centrées sur une seule et même phrase : la main du Diable.... la main du Diable, c’est la main du Diable. Le gouffre porte bien son nom... la marmite du Diable...

 

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Ariaga 11/11/2012 16:01


Je suis fascinée par cette histoire et par les photos. Bises.

Jean-Louis Bec 12/11/2012 07:24



merci, je ressors des choses un peu anciennes... Bises



Sedna 10/11/2012 15:42


Frissons....Ce dialogue avec la mort

Jean-Louis Bec 12/11/2012 07:26



je reconnais... c'est pas très gai... cela permet de mieux en rire...