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Droit de cité

6 Juin 2014 , Rédigé par Jean-Louis Bec Publié dans #Groupe 10: Droit de cité

La série "Droit de cité" appartient au groupe 10. Celui-ci aborde la présence de l'arbre dans la ville. Comment s'y trouve-t-il? Quelle relation établit-il avec son environnement urbain? Est-il agressé en permanence, est-il agressif et destructeur, trouve-t-il une harmonie de paix et d'esthétique?  C'est ce que tente de définir la série "Droit d cité".

Autre série de ce groupe présente sur le blog: La mécanique des arbres.

Pour avoir une vision complète de la démarche suivie par ce blog, connaître les liens que présentent les différents groupes de séries entre eux et ceux qui le rattachent au blog "Natures cachées", se référer à la page DEMARCHE dans la colonne de droite.

 

Droit de cité

 

La rue est large, respire la lumière. Une largeur de sourire où se coule le ciel. Les murs se parlent de fenêtres rieuses. D'ici, on entend tout, la voix du multiple, les phrases voyageuses, les sons qui s'ébattent en gouttes; la musique des villes, hachée d'une tonalité qui dure et s'inscrit dans la pierre. Les murs sont là, bien droits. Une fierté rassurante cimente leur entente. Je suis ce long canal de gris où se colorent les ocres, frôle parfois un volet replié toujours prêt à la détente.

Ce n'est pas pour la rue que je suis là. Mes pas le savent et se bousculent presque. Dans cette droiture parfaite il y a un angle, là-bas. Un angle mort diraient certains, un angle que les murs obtus prennent de haut et maintiennent dans l'ombre. Un angle qui ne se regarde pas, qui détone et ne s'écoute pas. Un angle où je m'arrête. Où il se trouve, lui, l'arbre que je connais. Nous nous regardons. Le silence parle, il absorbe mon ombre, en fouille la mémoire; extirpe des brindilles, des images de jungle profonde en fin de chromosome, une verticalité dense toute tendue de troncs. Mes cellules sont les siennes; son écorce, la peau décharnée des histoires humaines.

De ma place, l’angle semble issu de deux lames complices. Deux lames pour une tête, la sienne, échevelée, la colère en tous sens, les branches presque vides rongées aussi par ses propres griffes. Cet arbre, ce coin de nature éternelle, cette demande de souffle et de chatouilles d’oiseaux, ce refuge perché du sauvage, du non géométrique, cet arbre, exubérant de survie, de combats malmenés, sa colère est debout, en lutte contre tout, les murs à souffrance, la folie de son existence, le regard formaté de la répression calculée, l’emmurement de ses pulsions et de ce devoir de grandir qui ne peut s’accomplir.

Je suis à ses côtés, ma tête comme la sienne, de lourdes pensées creusant le courant de mes racines. Avec lui je pousse, pousse les murs, l’étroitesse des esprits  faussement jardiniers, cette méfiance des hommes croassant qui castre à défaut de saisir, qui taille à défaut d’accepter, d’accueillir, de rejoindre. L’arbre, ce vivant toléré une fois mis en cage, maîtrisé jusqu’à la mutilation.

Mais je sais, la parole est vaine et s’écroule rapidement. Elle reste une parole sans graines qui s’abat d’elle même. Comme beaucoup d’arbres, lassés, repliés dans la brièveté de leur existence.

 

Pourtant parfois, la rencontre existe. Je l’ai rencontrée. Les murs, l’arbre, la ville, les arbres, unissent alors leur croissance, partagent leurs efforts, leurs esthétiques. L’arbre devient une construction végétale face à un mur-écran qui adopte son image, miroir d’entente où tous s’entendent. Je lisse parfois de ma main ce bois heureux qui se coule en surface pour construire, qui bourgeonne en mots doux, déploie du soutien pour avoir du soutien. Je flatte ces murs laissant planer sur eux le vertige de leurs fissures, le faussement rugueux né d’un enlacement doux de végétal. J’espère un temps de ville qui laisse faire, qui abandonne l’entrave, laisse vivre. J’espère une union bien au-delà du beau qui bondisse, rebondisse sur les hommes, qui prospère et creuse, au sein de leurs entrailles à idées, un trou béant à culture de cœur.

Ces murs, ces arbres, cette folie ondulante insinuée dans les normes urbaines, cette harmonie du partage dans le sérieux, la gaîté ou la tendresse, je l’appelle, l’invente parfois comme j’invente et appelle la rencontre fructueuse d’hommes que tout à priori sépare. Car ce n’est qu’un a priori cet affrontement entre le minéral et le sensible, entre la rigide froideur d’un angle obtus et la finesse aigue d'une liane libre. Comme reste un a priori ces tensions formatées, trop souvent renouvelées entre les hommes et la ville, entre les hommes de la ville.

 

Les petits textes qui accompagnent les images essaient de rendre compte de ces situations au travers de ce qu'elles m'évoquent, me soufflent à l'oreille et me renvoient sur moi-même.

 

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