Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #groupe 16: nouvelles tag

Au bord du gouffre (la suite)

8 Novembre 2012 , Rédigé par jean-louis bec Publié dans #Groupe 16: Nouvelles

La série "Nouvelles" appartient au groupe 16. Ce groupe est composée de séries dont la partie écrite comprend un ensemble de contes, d'histoires ou de nouvelles, toutes ayant comme point d'appui une ou plusieurs photographies. La série "Nouvelles" comprend ainsi un ensemble de nouvelles dont le point de départ est une photographie.

Autres séries de ce groupe présente sur le blog: Contes à rebrousse poil; Trois fois rien font quatre.

 

Pour avoir une vision complète de la démarche suivie par ce blog, connaître les liens que présentent les différents groupes de séries entre eux et ceux qui le rattachent au blog "Natures cachées", se référer à la page DEMARCHE dans la colonne de droite.

 

La nouvelle ci-dessous sera la seule à être publiée sur le blog.

563 jlb 159034

 

Une main de cristal, cinq langues de glace émergeant du rocher, cinq longs doigts recourbés en serre. La main de la Mort.

Située au bord de la bouche géante du gouffre, elle faisait face au rocher sur lequel Marco avait glissé et désignait le vide dans un geste d’invite impérieuse.

Dès lors mon esprit s’emballa, dérapa sur la pente glacée et vertigineuse du trouble. J’eus l’intime conviction que c’est en voulant serrer cette main que Marco avait basculé dans le vide. Peut-être même l’avait-il réellement serrée... avant d’être alors violemment tiré en avant, les doigts de glace profondément refermés et incrustés dans ses chairs, tout son corps étiré pesant un bref instant sur l’étreinte glacée. Un léger frissonnement de la glace et Marco avait lâché prise pour disparaître dans les profondeurs du gouffre.

 

Je tremblai de froid. Sans m’en rendre compte je dus émettre des sons inarticulés, un gargouillis de mots, car je me trouvai soudain au centre de l’attention générale, les parents levant vers moi un regard éploré où le chagrin cédait momentanément la place à l’étonnement. Choisissant la retraite sans gloire, je saluai et m’esquivai aussi rapidement que possible.

 

Malgré mes efforts, je ne pus me détacher de cette vision diabolique tout au long de la journée. Marco, la main, les doigts de glace, tournaient dans ma tête avec une terrible obstination. A tel point, qu’en fin d’après-midi, cédant avec fébrilité à un désir impulsif, je regagnai le gouffre.

La main était là, identique à elle-même, ses longs doigts maigres et immobiles recourbés vers le vide. Comme je m’en approchai au plus près, mon estomac se noua. Je me crispai. Un reste de lucidité me permit d’identifier les raisons de ce regain d’angoisse.

Dans le gouffre, les glaces avaient fondu, le givre s’était volatilisé. Aux reflets bleutés et froids avait succédé le gris et le jaunâtre des pierres tapissées de lichens. Tout avait fondu. Tout, sauf la main. Elle trônait, suspendue au bord du gouffre, araignée embusquée en bordure de sa toile. Loin d’être sur le point de disparaître, elle irradiait une brillance trouble qui défiait l’admissible et jouait la provocation.

Le cœur battant, je me saisis d’une pierre, la lançai, manquai la cible, recommençai. Il y avait quelque chose d’insupportable dans la présence de cette main. Elle affolait mon esprit, tétanisait mes muscles jusqu’à museler mon habileté.

 

Après une dizaine de jets infructueux, je m’armai fébrilement d’une branche morte, me penchai en avant. La main ne se trouvait plus qu’à quelques centimètres de la pointe de mon arme. En me penchant encore un peu plus.... Puis comme le corps étiré au dessus du vide et le bras tendu, la pointe de bois zébrait l’espace, je cherchai à m’avancer encore.

Je ne sais toujours pas réellement ce qui me sauva la vie à ce moment-là. Un pressentiment, un éclair de lucidité, peut être la montée vertigineuse de la peur.

A l’instant où j’exécutai un bon en arrière, la lèvre du gouffre se fissura, s’effondra, plongea dans le vide dans un roulement de cailloux, une succession chaotique d’impacts.

Tremblant, choqué, je me détournai, quittai alors le gouffre avec précipitation, mes pensées bouillonnantes centrées sur une seule et même phrase : la main du Diable.... la main du Diable, c’est la main du Diable. Le gouffre porte bien son nom... la marmite du Diable...

 

Lire la suite

Au bord du gouffre

31 Octobre 2012 , Rédigé par jean-louis bec Publié dans #Groupe 16: Nouvelles

563 jlb 159034

Camprieux (Gard), 02/1997  arg

 

Nouvelle librement inspirée par la photographie. Ecrite en 1999.

 

Il ne faisait aucun doute que l’homme avait glissé et plongé dans le gouffre. Trois rebonds sur les rochers, quelques craquements de branche et il gisait à présent tout en contrebas, au sommet d’un rocher rond, les membres désarticulés et le cou bizarrement vrillé, tout son corps tassé sur lui-même, rapetissé, semblable à une enveloppe dont le contenu vital se serait éparpillé tout au long de la chute.

 

J’étais arrivé sur le lieu de l’accident bien après les gendarmes, les parents et les membres influents du village. Le maire m’avait accueilli avec gravité pour me glisser quelques mots inintelligibles tout en me désignant le père et la mère. Peut-être, dans son désarroi, m’avait-il jugé plus apte que lui à exprimer une compassion que tous éprouvait. Pourtant je n’avais pas bougé, terrassé par la vision de ce couple désespéré que la dernière énergie maintenait serré dans un carcan de plaintes sourdes. Ravagé par l’émotion, je m’étais détourné, la gorge brûlante, le regard vide, muré dans un silence qui ne pouvait que faire corps avec les autres silences. Le spectacle de la mort m’avait toujours fait fuir. Geste de survie, réflexe essentiel, misérable repoussoir. Comme si soudain je m’étais trouvé face au regard fixe et acéré d’un dément.

 

Immobile malgré moi, je demeurais au bord du gouffre. Dans la lumière pâle de ce début de matin d’hiver, il se teintait de reflets cristallins, d’éclats lumineux fugaces et froids. Surchargées de dents et de langues de glace, ses parois aux rochers aiguisés et aux arbustes sombres, n’en paraissaient trancher et perforer la terre qu’avec plus de force. Tout au fond, le cadavre de Marco se réduisait déjà à une forme vaguement humaine, anguleuse, partiellement digérée et minéralisée.

 

Ses parents possédaient une ferme peu éloignée de la mienne. A défaut de construire une réelle amitié, j’avais établi avec eux des rapports basés sur la confiance et l'entraide.

Je connaissais peu Marco. Eux-mêmes n’en parlaient que peu souvent et toujours avec une certaine gêne pétrie d’émotion douloureuse. Il errait continuellement dans les bois, énigmatique, secret et sauvage, signifiant par le geste de s’éloigner à toute personne qui l’approchait. Tous le fuyaient au village et moi-même le considérais avec une certaine méfiance qui me poussait d’ordinaire à l’éviter. Surtout depuis qu’un jour, nous nous étions trouvés par hasard l’un en face de l’autre en d’étranges circonstances.

 

Je rentrais à la ferme en suivant le chemin qui traverse les bois de Fontlanne quand j’entendis soudain s’élever une curieuse mélopée, un cri prolongé, une plainte brute dont l’expression animale teintée de vestiges de voix humaine résonna en moi comme un véritable appel. M’enfonçant avec précipitation dans les taillis, je débouchai bientôt dans une clairière artificielle cerclée d’épais fourrés. Le spectacle qui s’y déroulait me laissa sans voix, un frisson de surprise et d’effroi cramponné à mon dos. Marco se trouvait là, nu et à genoux, le visage penché sur la dépouille fraîche d’un renard, les mains glissées dans la profondeur sanguinolente des viscères. Subitement silencieux, il leva vers moi un regard noir, puis sans se départir d’un calme qui me laissa immobile, tendit bien haut ses deux mains rougies entachées de caillots et dessina avec application et sensualité une croix de sang sur son corps.

J’eux un raclement de gorge auquel Marco réagit avec vivacité. Il saisit ses vêtements et bondit dans les profondeurs du bois. La tâche pâle de son corps nu disparut peu à peu dans un craquement de brindilles et un froissement de feuilles.

 

Maintenant qu’il gisait, brisé au fond du gouffre, je ne pouvais qu’établir un lien entre cette scène qui fut notre seule réelle rencontre et le lieu de sa mort. Funeste hasard, concluai-je hâtivement, avec la volonté illusoire de me débarrasser préventivement de toute réflexion à venir. Mais comment ne pas douter de cette notion de hasard.

C’est à ce moment-là que je la repérai....

(à suivre)

 

Lire la suite