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Au bord du gouffre

31 Octobre 2012 , Rédigé par jean-louis bec Publié dans #Groupe 16: Nouvelles

563 jlb 159034

Camprieux (Gard), 02/1997  arg

 

Nouvelle librement inspirée par la photographie. Ecrite en 1999.

 

Il ne faisait aucun doute que l’homme avait glissé et plongé dans le gouffre. Trois rebonds sur les rochers, quelques craquements de branche et il gisait à présent tout en contrebas, au sommet d’un rocher rond, les membres désarticulés et le cou bizarrement vrillé, tout son corps tassé sur lui-même, rapetissé, semblable à une enveloppe dont le contenu vital se serait éparpillé tout au long de la chute.

 

J’étais arrivé sur le lieu de l’accident bien après les gendarmes, les parents et les membres influents du village. Le maire m’avait accueilli avec gravité pour me glisser quelques mots inintelligibles tout en me désignant le père et la mère. Peut-être, dans son désarroi, m’avait-il jugé plus apte que lui à exprimer une compassion que tous éprouvait. Pourtant je n’avais pas bougé, terrassé par la vision de ce couple désespéré que la dernière énergie maintenait serré dans un carcan de plaintes sourdes. Ravagé par l’émotion, je m’étais détourné, la gorge brûlante, le regard vide, muré dans un silence qui ne pouvait que faire corps avec les autres silences. Le spectacle de la mort m’avait toujours fait fuir. Geste de survie, réflexe essentiel, misérable repoussoir. Comme si soudain je m’étais trouvé face au regard fixe et acéré d’un dément.

 

Immobile malgré moi, je demeurais au bord du gouffre. Dans la lumière pâle de ce début de matin d’hiver, il se teintait de reflets cristallins, d’éclats lumineux fugaces et froids. Surchargées de dents et de langues de glace, ses parois aux rochers aiguisés et aux arbustes sombres, n’en paraissaient trancher et perforer la terre qu’avec plus de force. Tout au fond, le cadavre de Marco se réduisait déjà à une forme vaguement humaine, anguleuse, partiellement digérée et minéralisée.

 

Ses parents possédaient une ferme peu éloignée de la mienne. A défaut de construire une réelle amitié, j’avais établi avec eux des rapports basés sur la confiance et l'entraide.

Je connaissais peu Marco. Eux-mêmes n’en parlaient que peu souvent et toujours avec une certaine gêne pétrie d’émotion douloureuse. Il errait continuellement dans les bois, énigmatique, secret et sauvage, signifiant par le geste de s’éloigner à toute personne qui l’approchait. Tous le fuyaient au village et moi-même le considérais avec une certaine méfiance qui me poussait d’ordinaire à l’éviter. Surtout depuis qu’un jour, nous nous étions trouvés par hasard l’un en face de l’autre en d’étranges circonstances.

 

Je rentrais à la ferme en suivant le chemin qui traverse les bois de Fontlanne quand j’entendis soudain s’élever une curieuse mélopée, un cri prolongé, une plainte brute dont l’expression animale teintée de vestiges de voix humaine résonna en moi comme un véritable appel. M’enfonçant avec précipitation dans les taillis, je débouchai bientôt dans une clairière artificielle cerclée d’épais fourrés. Le spectacle qui s’y déroulait me laissa sans voix, un frisson de surprise et d’effroi cramponné à mon dos. Marco se trouvait là, nu et à genoux, le visage penché sur la dépouille fraîche d’un renard, les mains glissées dans la profondeur sanguinolente des viscères. Subitement silencieux, il leva vers moi un regard noir, puis sans se départir d’un calme qui me laissa immobile, tendit bien haut ses deux mains rougies entachées de caillots et dessina avec application et sensualité une croix de sang sur son corps.

J’eux un raclement de gorge auquel Marco réagit avec vivacité. Il saisit ses vêtements et bondit dans les profondeurs du bois. La tâche pâle de son corps nu disparut peu à peu dans un craquement de brindilles et un froissement de feuilles.

 

Maintenant qu’il gisait, brisé au fond du gouffre, je ne pouvais qu’établir un lien entre cette scène qui fut notre seule réelle rencontre et le lieu de sa mort. Funeste hasard, concluai-je hâtivement, avec la volonté illusoire de me débarrasser préventivement de toute réflexion à venir. Mais comment ne pas douter de cette notion de hasard.

C’est à ce moment-là que je la repérai....

(à suivre)

 

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L'attente des fissures (10)

24 Octobre 2012 , Rédigé par Jean-Louis Bec Publié dans #Groupe 11: L'attente des fissures

Fuenterrabia (Espagne), 12/2005.

Fuenterrabia (Espagne), 12/2005.

 

Long cours

 

un continent lisse ses pierres

glisse sous ses couleurs de peau

des terres poussent au creux des mains

 

un continent s'ouvre les lettres

roule d'un flou de mer

des yeux paysages chuchotent de la brume

 

un continent s'entête jusqu'au cœur

le mystère creusé bouillonne sur sa ligne

se sentir vivant est prêt et a son heure sur lui

 

j'écoute

 

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L'attente des fissures (11)

17 Octobre 2012 , Rédigé par Jean-Louis Bec Publié dans #Groupe 11: L'attente des fissures

Montpellier, 01/2009.

Montpellier, 01/2009.

 

Eclipse

 

la fuite entraîne

les éclats de sa course

le tunnel mange son œil

les vols de lumière pendus par le ciel

filent froids

loin de nos certitudes

 

nous ne savons plus les tendresses premières

étoilées au velouté des chairs

nous ne savons plus

dans cette ville armée

de béton noir sur le sensible né

 

l'amour lumineux

nous quitte

en criant au profond des stigmates

des corbeaux luminescents de brillant désespoir

 

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L'attente des fissures (12)

11 Octobre 2012 , Rédigé par Jean-Louis Bec (photographie et texte) Publié dans #Groupe 11: L'attente des fissures

Montpellier, 01/2009.

Montpellier, 01/2009.

 

Laisse béton

 

lire pour et sans

rire

voir

et savoir

inventer

ce qui s'évite

à travers le vert

l'or le gris

trois couleurs avec ou sans

douleur pour

une vie tripartite

doux leurres des étapes

en cours

course en avant

avant la fin du

fin

la fin

 

découvrir

se découvrir

nu dans le trip du

triptyque

fondamental

le béton donne le ton

me descend en

flammes

percé à jour

dispersé

poussière qui tousse un peu

molécules écumantes

râle de spirale

ADN sans gêne

qui s'affiche

et s'en fiche

mes gènes plein les yeux

avides de miroir

 

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Côté jardin, côté cours (1)

7 Octobre 2012 , Rédigé par jean-louis bec Publié dans #Groupe 6: Côté jardin côté cours

Montferrier-sur-Lez, 02/2002.

Montferrier-sur-Lez, 02/2002.

Toucher terre

 

l’enlacement en graines

rassemble ses argiles

des images tendues

s’élancent les grands mondes

 

les êtres marchent dès le premier cri

chaque élément gravé à la pointe d’étoile

est une violence qui pousse à la vie

 

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